Blackstone et le bijuridisme québécois de la Proclamation royale de 1763 au Code civil du Bas Canada

Résumé

Les Commentaires sur les lois anglaises de William Blackstone (1765-1769) ont rapidement été traduits en français. Avant la Révolution française, ils constituent la principale référence sur le droit constitutionnel et le droit criminel britannique. Au Québec, son oeuvre est connue dès 1767 et est utilisée pour étayer les arguments en faveur de la préservation du droit civil français. Elle est citée dans le cadre de procès ainsi que dans un projet de pétition. En 1773, François-Jospeh Cugnet envoie des documents concernant cette question à Blackstone, qui les transmets au gouvernement britannique. C’est probablement ce qui convainc celui-ci du fait que la population francophone ne s’objecte pas au droit criminel anglais et à la liberté testamentaire. Ainsi, l’Acte de Québec de 1774 préserve ces parties du droit anglais, tout en rétablissant les règles concernant la « propriété et les droits civils » en vigueur avant la Conquête. Dès 1784, la version française des Commentaires est disponible au Québec. Après l’Acte constitutionnel de 1791, les politiciens opposés au gouvernement citent régulièrement Blackstone afin de de mettre sur le même pied la Chambre des députés provinciale et la Chambre des communes. Ses Commentaires font l’objet d’une meilleure traduction par Chompré en 1822 et demeurent un modèle pour les auteurs de publications juridiques québecoises. Cette oeuvre fait clairement partie de la culture juridique québécoise. Elle facilite l’apprentissage de certaines règles byzantines du droit anglais, tant par sa clarté que grâce à la disponibilité de versions françaises. Une analyse de l’ensemble des sources citées dans les rapports des codificateurs de 1861 à 1865 montre que Blackstone n’est plus le principal auteur consulté pour connaître le droit anglais, même s’il est encore utilisé à cette fin. Par ailleurs, les sources françaises prédominent nettement. Ainsi, le bijuridisme est bien implanté à cette époque.

Abstract

This paper was originally published as « Blackstone and the Birth of Quebec’s Distinct Legal Culture 1765-1867 », dans Wilfrid PREST (dir.), Re-Interpreting Blackstone’s Commentaries A Seminal Text in National and International Contexts, Oxford, Hart Publishing, 2014, p. 105-124, with the exception of part V, pertaining to the sources of the Civil Code of Lower Canada. 

William Blackstone’s Commentaries on the Laws of England (1765-1769) were soon translated in French and became, prior to the French Revolution, the principal reference on British constitutional and criminal law. In Quebec, his work was known as early as 1767 and was used to buttress arguments for the preservation of French civil law. He was quoted in court proceedings and in a draft petition. In 1773, François-Joseph Cugnet sent documents concerning this issue to Blackstone, who forwarded them to the British Government. This probably convinced the ministry that the francophone population had no objection to English Criminal Law and to testamentary freedom. Thus, the Quebec Act of 1774 expressly preserved these parts of English Law, while restoring the laws in force prior to the Conquest concerning “property and civil law”. French versions of the Commentaries were available in Quebec as early as 1784. After the Constitutional Act of 1791, politicians who opposed the Government and wanted to assimilate the provincial Assembly to the British House of Commons regularly quoted Blackstone. His Commentaries, which had benefitted from an improved translation by Chompré in 1822, remained a model for the first authors of legal publications in Quebec. He clearly was part of Quebec’s legal culture and facilitated the understanding of arcane rules of English Law, both because of the clarity of his writings and of various translations of his work. An analysis of the sources quoted in the reports of the codifiers from 1861 to 1865 shows that Blackstone was no longer the main reference on English law, though he was sometimes referred to. On the other hand, French sources were clearly predominant. Thus bijuralism was well established at this stage.

Ce contenu a été mis à jour le 08/01/2016 à 13 h 06 min.